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Nouvelles

Mardi 27 septembre 2005

 

J’étais assis sur un banc au parc à regarder les pigeons, c’est dire si j’étais paumé, ma vie ne ressemblait plus à rien, mon karma allait me faire réincarner en ténia. Le pigeon, devant moi, avait l’air d’être la créature la plus heureuse sur terre à le voir picorer frénétiquement son bout de pain. J’me disais qu’il fallait que j’essaie ça chez moi, si j’avais eu un chez moi, ça faisait bientôt deux mois que je créchais à l’hôtel.
Elle s’est assise à côté de moi. Au départ, j’ai cru que c’était une erreur, non ce n’était pas une présence que je devinais, c’était un air un peu plus léger, un parfum venu de la baraque qui vend des barbapapas, ça ne pouvait rien être de palpable. Et pourtant, pourtant elle était là et j’étais là, tout à côté. J’ai cru voir un sourire, si je me souviens à quoi ça ressemble, mais l’avait l’air triste. Merde que j’me suis dit, je fais tellement pitié? J’ai continué à la regarder, je sais ça se fait pas mais j’en étais encore à me dire que c’était un fantôme, j’attendais l’instant où elle disparaîtrait dans un nuage. Et puis non, le nuage n’est jamais venu, elle était bien de chair et fixai des images que je ne voyais pas. Je ne semblais pas la gêner, elle avait l’air d’être très loin, j’me disais que si je tendais le bras, la distance qui nous séparait se démultiplierait. C’est elle qui est venu me rejoindre: elle a posé un sourire sur moi, un vrai, un sourire de maman, un sourire de sœur, un sourire de maîtresse, un sourire d’amour.
- Excusez-moi, dit-elle, auriez-vous l’heure?
Je n’ai rien répondu, je fixai son sourire, je m’en nourrissais, le dévorais, frénétiquement.
Elle a ri, d’un rire franc, d’un rire qu’on aurait dit une pluie rafraîchissante, d’un rire d’oreiller. Je me suis senti sourire à mon tour, diable, ça faisait longtemps, je sentais ma peau qui s’étirait doucement, ça se réveillait péniblement.
- Vous êtes drôle, dit-elle.
Elle aurait pu me dire qu’elle attendait une transplantation de rein que ça aurait été pareil, j’écoutais sans entendre. Merde, tu souris mon gars, ça fait combien de temps que tu n’as plus souri? Un paquet de temps, ça oui.
- J’ai pas l’heure, j’ai fini par dire.
- Vous avez raison, le temps est une invention idiote.

La suite? http://effetmer.free.fr/viewtopic.php?topic=589&forum=20


Par Pyjapois
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Mardi 8 août 2006

Une attirance mystérieuse me lie aux arbres. J’admire craintivement leur rudesse et leur longévité, leurs mystères et leurs couleurs. J’ai cherché vainement à percer leurs silencieux secrets. Petits saules des étangs gardant les rives, bouleaux ou sapins surgissant de la montagne, frappés ou non des empreintes de l’histoire, se parent souvent de rides et de crevasses que les pluies et les hivers ont portées à leurs écorces. Les fards et les étoffes passées drapent ces vieux courtisans pour l’éternité.
J’aime la résonance et la pérennité du bois. J’aime à croire qu’il existe une sorte d’osmose qui me pousse vers celui qui nous aide à bâtir, à construire, à nous construire… Je le hume afin de garder en mémoire sa fragrance , je palpe sa texture vivante, toujours étonné par sa maniabilité pratique.
Beaucoup de ces arbres, la plus grande part, fournissent pendant toute notre existence les matériaux de nos actes quotidiens. Ouvrons la sombre armoire, campée au milieu de la chambre, chargée de tout ce que nous accumulons et, aussitôt, surgissent, puissantes et fortes, ces odeurs miellées, ces couleurs de forêt et ces patines de cire rousse tapies sur les rayons de nos vies, inestimable sentiment d’assurance et de plaisirs éphémères, le point d’orgue d’une calme journée… Là, sous la photo des parents, cette tête d’acajou ou de chêne, teinte d’un brou de noix, repose sur un plancher aux lattes déjà nouées. Elle navigue comme autrefois aux vents forestiers, souvenirs d’arbre et de futaies.
Ici, sur les rayons de ma cuisine, devant mes épices odorantes, ces planches blanchies, toutes frottées aux cristaux de sel marin ont une pâleur élégante. Munies de trois ou quatre couteaux d’acier nichés dans leurs gangues de bois d’olivier, elles attendent, implacables, le sacrifice des viandes rouges sur l’autel domestique, Vernis barbares, graisses des ripailles, odeurs des rôtis que découvrait le convive d’alors, mon estimable ami, le gourmet.
Arbres que le Roi Soleil a contemplés bien avant nous, les gardant de haute autorité, matériau des navires auquel le vent donne les airs du voyage. Arbre qui vit et qui vibre, éternellement voué aux transformations magiques de la mouvance et du besoin de l'homme, le bois pour voyager… Quête souveraine de nos aïeux, la difficile conquête de la connaissance du monde.
Assis dans mon profond fauteuil de tapisserie je pense à l’âpre et fructueux commerce de l’homme avec les arbres : première roue, tabernacle des cathédrales, mât des navires, planche des cercueils… Partage de la vie et de la mort…
Je regarde vers le passé, très loin dans le passé, à Saint-Louis rendant la justice sous son chêne au cours de conseils cérémonieux, à la légende du Comté de l’arbre de vie, aux Malouins partant à l’aventure sur leurs goélettes. Alors, au jour d’aujourd’hui, les hommes ne se reconnaissant plus en rien retrouvent leurs compagnons de bois et décident de les sauver.

La suite : http://effetmer.free.fr/viewtopic.php?topic=2396&forum=20

Par Pascal9
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Samedi 13 octobre 2007
11h17.
Pour la quatorzième fois ce matin je composai le numéro de chez moi.
Pour la quatorzième fois aujourd’hui, une voix préenregistrée me répondit « Il n’y a plus d’abonné au numéro demandé »
Putain mais qu’est-ce qu’elle foutait cette conne ! Pourquoi est-ce que mon téléphone ne répondait pas, pourquoi cette idiote n’était pas chez nous à cirer les parquets comme tous les mardis depuis presque dix-huit ans maintenant ? Pourquoi elle ne décrochait pas ?

Je consultai la liste de mes clients.
11h30 – 145 rue Foch, appartement 2 – Madame Ribley – digicode : 14A5B
Je sortis de ma voiture, ajustai ma cravate, défroissai le bas de mon veston et remis en place la mèche qui me tombait sur le front.
Elle va me le payer cette conne. Elle a intérêt à avoir une bonne explication sinon je lui fais manger sa cire d’abeille moi.

L’immeuble de la rue Foch puait le pigeon à plein nez, de ceux qui vous font votre part de commission pour l’année entière en une seule vente. Des appartements à vieux cons friqués qui sont prêts à se vendre leurs dents en or pour offrir un coussin pur peau de tigre du Bengale à leur Yorkshire qui dilapidera l’héritage en boîte de caviar russe au grand dam des héritiers légaux qui se mangeront des petits pois en conserve en maudissant leur salope de mère. Celle de l’appartement 2 ne dérogeait pas à la règle, en un peu moins vieille malgré tout. A peine m’étais-je présenté, que son sourire décoré d’une rouge à lèvre naviguant entre l’orange et le rose bonbon me promettait déjà un bon de commande en trois exemplaires parfaitement rempli et son numéro de carte bleue.
L’immonde bestiole ne la lâchait pas d’une semelle d’escarpin. Ces aboiements stridents m’avaient répondu dès mon coup de sonnette. Sa découverte avait été au-delà de tous mes espoirs. Un ruban bleu en soie lui faisait une fontaine au dessus de la tête. Sa gueule aussi enfarinée que celle de sa maîtresse sortait d’un toilettage tout frais, et c’est tout juste s’il ne m’avait pas arraché la moitié de la main quand j’avais voulu le caresser en m’extasiant sur ce magniiiiiiiiiiiiifique bébé ! Mon pied dans ton fion ! C’est tout ce que tu mériterais mocheté ! Même un coup de bite pour l’hygiène je n’aurais pas pu ! Pourtant j’en avais testé du molosse. Des grosses chiennes poilues, la langue pendante, aussi haletantes que leur maîtresse friquée. Faut pas avoir peur de se salir les mains et la bite quand on veut être le vendeur du mois et gratifié d’une augmentation substantielle.
La vieille et son maquillage de carnaval me firent entrer dans le salon. A peine assis sur le canapé, son horreur me sauta dessus et me flaira les roustons.
« Ho ho, petite coquine, dis donc, dis-je de mon sourire Clark Gable en caressant la bête dans le cou, tu es vraiment une très jolie fifille toi. Ta maîtresse a bien de la chance d’avoir un compagnon aussi parfait que toi. »
Ca y était, la culotte mouillait. La vieille était ferrée, je pouvais lui sortir tout l’attirail, elle signait les yeux fermés. La collection printemps-été, les chaussons en cuir faits dans les ateliers italiens (une pièce unique, un peu chère, c’est vrai, mais votre enfant ne mérite-t-elle pas ce qu’il y a de mieux pour protéger ses petites papattes ? Tenez, signez ici, là, et là aussi), le collier 18 carats, incrusté de petits diamants importés directement d’Anvers (nous avons notre vendeur attitré, il nous fait des prix exceptionnels parce que lui aussi à cet amour si souvent incompris par les gens qui n’ont pas d’animaux, mais chut, ne dites rien, c’est un petit secret entre nous chère madame). Elle pissait de joie, elle gloussait comme une vieille dinde qui croit que les décorations de Noël sont là pour faire joli alors que le fermier l’appelle avec un couteau planqué dans le dos. Elle me proposa un thé que j’acceptai volontiers, très chère madame, je suis certain que vous êtes la reine du thé.
Pendant qu’elle s’excitait sur son eau chaude en cuisine, je fis un tour d’horizon du salon. Des toiles de maître - des reproductions ? – des vases de porcelaine, des statuettes en bronze, un tapis d’orient accroché au mur – pour cacher un coffre ? – la photo du mari sans doute décédé.
Et cette chienne excitée qui ne me lâche pas les couilles. C’est terrible comme ces petites choses sont sensibles aux odeurs. C’est vrai que je n’avais pas eu le temps de prendre une douche avant de quitter la cliente précédente, mais quand même ! Je repensai à ma femme, à mon numéro inaccessible. J’étais parti de la maison dimanche soir, comme chaque semaine. Quand on est représentant de commerce, on passe plus de nuits à l’hôtel que dans sa propre chambre, c’est une vie de voyageur, mais j’aimais ça. Puis faut dire aussi qu’au bout de 18 ans de mariage, j’avais d’autres envies que de me coucher à côté des bourrelets de ma femme ou de me réveiller à l’aube avec les cris des mômes qui se disputent pour voir Bob l’éponge à la télé.
Madame Ribley revint dans le salon avec un plateau de thé et des biscuits. Elle en avait profité pour remettre une couche de rouge à lèvre. Elle espérait quoi ? Entourer ma bite d’un cercle orange-rose bonbon en me suçant ?
Elle s’assit à côté de moi dans le divan, me donna ma tasse et commença sa tirade. Je les connaissais par cœur ses mots. La solitude, son pauvre mari mort trop tôt, le bébé qui lui donne tout l’amour qu’elle ne peut plus avoir autrement. Je comprenais, je comprends madame, vous êtes si jeune encore pour être seule.
Les vieilles bourges coincées, tu parles. J’avais à peine eu le temps de finir ma phrase que déjà sa main était sur ma braguette. C’était ça aussi l’avantage des représentants de commerce. Tu n’avais plus besoin de payer. Avec l’expérience, quelques mots pleins de compassion étaient plus efficaces que des billets posés sur la table de chevet.
Trente minutes plus tard, je quittais le 145 de la rue Foch, un contrat d’un montant de 7500 euros en main, et un pourboire de 200 dans la poche. Je téléphonai au bureau. Magali valida le contrat et le numéro de carte bleue, tout était ok.
« Ta femme a laissé un message pour toi ce matin. Ce serait bien que tu rentres chez toi le plus rapidement possible… je crois qu’il y a un petit problème … »



La suite : http://effetmer.free.fr/viewtopic.php?topic=5076&forum=20
Par la marquise de Sade
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Dimanche 20 avril 2008
Je rêvais la félicité à chaque battement de paupière. Tic tac du sommeil déclic du réveil.
Ouvre les yeux. Je suis sur la route de Madison et tu es bien plus beau que ce brave Clint, ouvrant les bras sur l’étendue des possibles, et toutes ces décisions capitales qui viennent ronger nos têtes. Je me réveille au rayon conserves du Hard discount. Chéri, cassoulet ou choucroute ce soir?
C’est le schéma éternel ma pauv’ dame. L’inéluctable squelette qui te réchauffe le cœur avant de te glacer les os. La trame indémodable du tandem. La concordance des temps sous les carences grammaticales. Je t’aimais, je t’aime et après. Après la vie est un long film ennuyeux. Après nous, après ce je qui s’éteint et ce tu qui ne voit rien.

Je t’ai dit, » j’ai rêvé de lui » De lui et moi, de cette maison à l’âme morte et aux murs repeints. De l’aube d’une existence foutue d’avance. De 12m² de publicité mensongère pour couples en devenir, full options s’il vous plaît. Berline familiale, jardin potager, jack Russel obèse et landau tout terrain. Je m’arracherais la tête pour éviter les terrifiantes bavures nocturnes de l’indomptable inconscient. Franchement, c’est la pilule rouge que j’aurais avalé. Mais le réveil a sonné.

Rien…Ce n’est rien. Je lave ces vilaines fresques à grands coups de satisfaisantes futilités. J’attends les colis de bonheur envoyés par les ONG pour soigner mes petits maux occidentaux en regardant 22 malards sautillants courir sur la pelouse. Même que je peux te dire que, non, là, y’avait pas hors jeu. Parfois je conclus une alliance avec les Krogan, et ensemble on va dézinguer du Geth au fusil à pompe. Je sauve ma vie. Je sauve l’univers. Je saute l’univers. Je saute même du coq à l’âne.
 
Ça me surprend toujours, le fait de pouvoir te digérer entièrement, comme ça. Tes grincements de kaléidoscope lunatique, je les avale sans broncher. L’indélicatesse qui glisse comme une huître, et en dessert, le millefeuille de muflerie. Au fond de mon blindé, je serre les dents, les poings, les yeux. Je te serre. Je te sers. Fort. Beaucoup. Trop. Et j’aime ça. Beaucoup. Trop.

J’ai rêvé encore. Sous les pavés, il y avait encore une grosse couche de pavés.
Je jette un œil à l’arrière, je vois la montagne et je suis fière. Et je leur raconte à tous, comment j’ai niqué la colline. Comment j’ai mis toute mon énergie à cramer ces images d’Épinal. Je manquais d’oxygène voyez-vous, vous m’accusiez de vos regards noirs, on m’alimentait avec des machines et le docteur Green s’apprêtait à vous annoncer ma mort clinique et puis….Le réveil a sonné, encore.


Trop… et me voila gourde à t’abreuver de mes sempiternels doutes, de mon amour anthropophage, du désir vorace. J’ai tellement appris à me calquer sur ton pas que je ne peux plus marcher seule. J’ai tant convoité ce nous que le reste autour a perdu tout intérêt. Tout ce pathos, finalement, je préfère en rire, puisque je ne peux m’en défaire. Je suis une quille brûlée à l’intérieur, mais j’ai gardé les joues de l’enfance, et en façade le sourire collé. J’encule les mouches en toute légèreté. Ça je sais bien faire. Gratter les os, fouiller les viscères.

Et je sais bien. Sans imagination, l’amour n’a aucune chance*

J’ai fait un rêve. On était trois. Ça manque de place dans notre maison de poussière. La pointe du triangle écrasée comme un hamster nain entre nos grosses brutes d’ego, on finissait par l’oublier. Jusqu’à ce qu’elle se taise enfin.

Les viscères… Aujourd’hui j’ai mal. Un peu partout et un peu nulle part. Ca fait comme tout Disneyland dans mon estomac. It’s a small world enrobé du grand huit. Je trépigne, j’attends. Je compte les jours. Je cherche des ailleurs inexistants. Je déteste les retards. Je méprise tous les retards. Je ne suis jamais en retard.

Les cauchemars, c'est ce que les rêves deviennent toujours en vieillissant.**

Cette nuit, j’ai rêvé que je pissais sur un bâtonnet.





*Romain Gary
**
Romain Gary aussi
Par Erato
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Mardi 19 août 2008
Par remo
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Jeudi 21 août 2008

Sincèrement


Aujourd’hui, pour que nous nous représentions le monde comme projet supportable, nous devons immanquablement atteindre la conscience d’un statut de favorisé et en conserver un sentiment aussi aigu que constant ; puisque si elle s’avérait accessible à tous, notre propre réalisation ne correspondrait plus à un réel enjeu dans nos vies. J’ai réfléchi quelques secondes avant de décider que j’étais d’accord avec ça, et je l’ai élue meilleure phrase de la soirée avec le soutien participatif de mon boudin frit et de ses patates sautées. Pendant ce temps-là, le présentateur t’a demandé si tu étais xénophobe. J’imagine que c’était une figure imposée.


L’actrice qui faisait la promo de sa comédie grand public a bien contribué au cliché qui sévit dans la branche par contre, avec sa réaction dans la foulée sur le Tiers-Monde, comme quoi en effet c’était important de se rendre compte du besoin de ces populations alors que l’Occident se vautrait allègrement dans le phénomène de surconsommation, qu’on avait une responsabilité envers eux… etc. J’ai ressenti beaucoup de peine pour elle, à tel point que j’aurais bien voulu prendre un jet de ma terrasse directement jusqu’au parking du studio pour venir la sanctionner d’une grosse gifle en lui arrachant sa boucle d’oreille en cerceau. Attends, c’est interdit d’être aussi conne. Enfin, heureusement que tu n’as pas cédé à la tentation de relever le hors-sujet, ça aurait tout gâché.


Oui, je t’ai vu sur la deuxième chaîne, comme deux autres millions de personnes ; un samedi soir où j’avais envie d’écouter quelqu’un d’autre que l’hôtesse de l’air qui vit dans ma WiiFit. Les questions te faisaient chier, c’était tellement évident et j’ai apprécié la posture. Surtout au bout d’un quart d’heure, quand tu t’es levé en prétextant laconiquement qu’il fallait que tu ailles te coucher, maintenant. En plein direct, ça les aurait scotchés s’ils n’avaient pas eu Beyoncé pour enchaîner. Et puis ça tranchait avec le début de l’interview, disons que tu es parvenu à être intéressant et désopilant à la fois sans pour autant tomber dans la subversion bas de gamme devenue créneau indissociable de l’auteur post-quelque chose, on sait pas trop quoi mais post-, surtout.


Je les ai lus, tes livres. Va pas croire pour autant qu’ils sont bons : je lis de très mauvais bouquins, aussi. La petite maison dans la prairie en cinq volumes par exemple, et l’enfance n’excuse rien. En toute honnêteté, je suis mitigé sur l’ensemble de l’œuvre jusqu’ici. Les deux premiers étaient de ton propre aveu à moitié ratés et c’est seulement avec Hammerhead que ton lectorat s’est mis à te prendre en considération, moi y compris. Faut dire que c’était complètement barré, cette histoire du type qui décide de se faire greffer des ouïes pour vivre avec les requins-marteaux. On peut plaisanter, non…


Sérieusement, c’était plutôt bien écrit, on sentait qu’il y avait eu de l’application et ça ne parlait pas de requins-marteaux, tu vois je rectifie, sait-on jamais : quelqu’un pourrait venir à lire, faudrait pas qu’il se méprenne sur ton compte à cause de moi. Concernant ledit, je regrette seulement les récupérations assez douteuses qui jalonnent l’ouvrage ainsi que la justification orale à un obscur journaliste de fanzine que tu croyais être passée inaperçue mais qu’un site internet n’avait pas oublié, lui : Tout s’inspire de tout. Autant de décontraction peut faire frémir.


Le titre était sournois en plus, salement vendeur et pas très hygiénique mais le fait est que ce n’était pas du tout le thriller de gare pour longs trajets auquel on pouvait s’attendre. Dans le sens où c’était parfaitement lisible ailleurs, entre autres.


Je fais preuve de mesquinerie mais c’est de bonne guerre, je te rappelle quand même que j’ai parcouru tout ce que tu as fait et quand je dis tout, je pense particulièrement à ta période anthrax 95-99 avec les toxiques Equilibre instable et Paraffine dans lequel tu évoquais ce dealer du XVIème qui finissait par cultiver des orangers dans le Midi avec les revenus de son business. Ca ne rimait à rien et le chat l’a à moitié mangé d’ailleurs. J’ai dû le racheter. Vraiment pas de quoi rire. Pour le coup, ça méritait que je t’envoie un nouveau clavier doté d’une touche Delete centrale, pour plus de fonctionnalité.


Je n’ai également pas loupé ton passage sur France Culture dans leur rubrique littéraire. Tu t’en sortais bien et le débat roulait pépère jusqu’à ce que tu interviennes pendant la brève chronique ciné et dans un état second en affirmant que la dentition de Vanessa Paradis s’expliquait par une enfance passée à sucer des règles. Déplorable et n’est pas Gainsbourg face à Whitney Houston qui veut.


Quoi qu’il en soit de tes dérives et de tes créations répréhensibles, je t’aime bien et t’envie en un sens. Si j’étais assez stupide pour quémander une entrevue et ainsi annihiler l’affection que j’entretiens à ton égard, j’imaginerais la scène virer tout d’abord à la raillerie, autour de nombreux verres. Toi pour le suivi que je tiens depuis tes débuts, moi en citant quelques-unes de tes regrettables tournures. On regarderait ensuite la télévision et on dirait combien ils ne sont pas intéressants, ces films et ces gens. On penserait un peu qu’on est les seuls à s’en apercevoir, on s’en amuserait. Parce que jouir du moment et estimer cela normal est déjà une démarche élitiste, pas vrai.


Je te proposerais alors de sortir, nos digestifs encore à la main, profiter de la fraîcheur du soir sur les chemins de rocaille tout près. J’habite la campagne, cela te changerait.


C’est alors qu’entre deux considérations générales - ou deux rires complices, qui sait -, je te perforerais probablement la nuque à l’aide d’un outil que je n’ai pas encore eu le temps de déterminer mais qu’importe finalement : tout ceci ne porte pas à conséquences, n’est-ce pas.


Je te ramènerais à la maison et nous passerions la nuit à refaire ce putain de monde, je parlerais beaucoup, tu m’écouterais. Enfin.


Le lendemain, j’irais enculer ta femme, après avoir frappé à la porte de droite du quatrième étage de la résidence Brighton, au 71 rue de Clichy, Paris 8. Je sais parfaitement qu’il y a un code à l’entrée mais ta gardienne ouvre aux fleuristes quand ils annoncent un patronyme correct. Et je connais le tien, le vrai s’entend. Pas celui que tu gribouilles pendant tes séances de dédicaces de ton air faussement convivial en plaisantant avec chaque pétasse qui fait défiler sa jupe serrée au niveau de ton regard : Pour Valérie ? C’est le prénom de ma première femme : je vous souhaite d’avoir la même chance. Ha ha ha… Connard pitoyable. Par deux fois, nous avons échangé quelques mots et tu t’es montré à chacun de nos entretiens aussi distant et satisfait que les autres pourritures de ton espèce.


Et puis il y aurait Anne-Sophie et Aurélie, qui finiraient par rentrer vers 18h, sauf le jeudi puisque la cadette va à son entraînement de tennis, en prenant le bus - ligne 30 - et ensemble, nous connaîtrions bien d’autres aventures.


Comme tu peux le constater, nous devons impérativement rester ce que nous sommes : d’épistolaires interlocuteurs.


A moi qui ne serai jamais auteur, il me plaît de pouvoir le faire par procuration et ce choix doit être respecté. Je suis même allé dans ce domaine jusqu’à corriger quelques pages sur ton dernier livre. Propositions de narration comme de syntaxe que je joins à cette lettre et que j’espère, tu auras la courtoisie de consulter.


Sincèrement.

Par Civi_Asgard
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Samedi 23 août 2008
Des ravages de la vente en ligne sur la paix des ménages

Elle s’était enfermée dans notre chambre depuis le début de l’après-midi pour donner libre cours à sa dépression passagère. Comme je n’avais rien contre à priori et qu’il y avait bien longtemps que je voulais passer un dimanche tranquille, je n’avais rien tenté pour la sortir du lit conjugal, qu’elle inondait copieusement de ses sanglots étouffés. Mais il était à présent 20h15 et mon estomac, un organe d’une ponctualité irréprochable, commençait à manifester les signes d’une sous-alimentation inhabituelle. Bref, je souffrais d’une dalle affreuse et mon épouse semblait plongée à jamais dans un spleen incompatible avec la préparation amoureuse du ragoût de veau dominical. Notre couple était en danger. Surtout le mien.
M’arrachant péniblement du canapé ergonomique, je décidai donc d’aller consoler le triste cordon bleu. J’ouvris sans frapper la porte de notre chambre.
- Chérie, il est grand temps que tu réagisses. Tu ne peux pas continuer ainsi à chialer comme une môme alors que tu n’as rien avalé depuis des heures.

C’était finement amené mais la réponse de ma femme m’inquiéta au plus haut point.

- Si tu crois que j’ai la tête à manger…

Ce serait moins facile que prévu. Il allait falloir jouer serré sous peine de sandwiche à la mousse de canard, accompagné d’un morceau de camembert. Mais avions-nous seulement du pain ?

- Ecoute ma puce, je comprends tout à fait que tu ne sois pas dans ton assiette mais si on pouvait parler de tout ça autour d’un bon repas, je suis sûr que les choses finiraient par s’arranger.

Je tenais la grande forme. C’était subtil et convivial à la fois.

- Je n’ai pas envie de parler avec toi. Tu n’es qu’un salaud !

Je fus contraint de m’asseoir car celle que j’avais épousée il y a 15 ans venait de m’insulter sans vergogne. Elle s’était redressée sur le lit pour me dévisager. Son nez coulait abondamment en dépit du bon goût et ses yeux étaient rouges et fatigués. Faisant abstraction de sa déchéance physique, je me lançai dans une déclaration amoureuse inspirée :

- Ma petite pupuce adorée. Je t’aime mais je vais compter jusqu’à 10. Si tu ne lèves pas tes grosses fesses molles de ce lit, je ne réponds plus de rien.

Je jouais le tout pour le tout. Je n’avais aucune idée de ce qu’il conviendrait de faire au terme de cet ultimatum absurde. Fort heureusement, elle s’exécuta sans broncher. Alors qu’elle remettait de l’ordre à ses cheveux abîmés, je salivais déjà. Si tout se passait selon le plan, nous pourrions nous mettre à table avant 21 heures, juste à temps pour le film. Malheureusement, ma femme tira un tabouret, s’y percha sans aucune grâce et entreprit de descendre sa valise en carton du haut de l’armoire.

-Pardonne ma curiosité maladive, fis-je, mais pourrais-tu m’expliquer avec tact l’utilisation précise que tu comptes faire de ce modeste bagage ?
-Je me tire d’ici, répondit-elle.
-Le ventre vide ? m’inquiétai-je.

Elle me lança un chandelier massif au visage. Je l’esquivai avec souplesse et l’ustensile termina son vol dans le cadre de mauvais goût qui emprisonnait notre photo de mariage. Je trouvais cela un peu convenu comme geste mais je m’abstins de le faire remarquer à la furie détestable qui me servait d’épouse. D’autant plus qu’elle s’avançait à présent en brandissant une de mes raquette de tennis.

-Excuse moi chérie mais je ne suis pas d’humeur à disputer un double à l’heure qu’il est, plaisantai je.
-Fous le camp de cette chambre immédiatement !!!!!

C’est étrange les femmes. Des années de paisible docilité s’étaient envolées en une après-midi. Fuyant aussi vite que possible ma femme exaspérée et dangereuse, je fonçai vers la cuisine et m’y préparai le sandwiche du désespoir. Puis je repris ma place traditionnelle au salon, mon ordinateur portable sur les genoux.
7 euros 50. Les enchères n’allaient pas bon train. C’était vraiment idiot de m’être brouillé avec Ralphita ( je peux vous garantir qu’elle possède le physique de son prénom) pour une somme si dérisoire. Elle était tombée sur l’annonce par hasard, ce matin, alors que j’avais oublié de fermer ma session sur E-Bay.

« Vends femme 45 ans, parfait état de marche. Très peu servi. Excellente cuisinière. Accessoires fournis. Papiers en règle. Entretien minimum. Jamais malade. Cause voyage à l’étranger »

C’était plus une blague qu’autre chose. Je n’avais pas du tout l’intention de partir à l’étranger.
Le film commençait. Dans la chambre, j’entendai Ralphita s’agiter dans tous les sens. La porte de l’appartement claqua. Le silence revint. Je supprimai l’annonce passée sur le site d’enchère, n’ayant plus rien à troquer. Je mis les pieds sur la table et entrepris de me gratter les roubignoles.
Je ne suis pas homme à m’en faire pour une poignée d’euros.
Par Trompette_sournoise
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Mercredi 27 août 2008
Requin pour un con



Tous ceux qui ont mis les pieds sur ce navire chaviré dans les eaux de l’océan indien et ont fini bouffés par une dizaine de requins n’ont pas eu la chance de connaître le nid douillet de ma morgue. Je regarde sur you tube la vidéo amateur prise par un hélico de CNN arrivé juste à temps pour immortaliser l’instant. C’est un document pour spectateur averti comme le dit un bandeau traduit pour la version française. J’en vois un qui se fait boulotter de manière spectaculaire. Au moment précis où le squale se jette sur lui il est propulsé au dessus des eaux et on voit son corps se disloquer, se sectionner plus précisément et lorsqu’il retombe dans les eaux, la partie supérieure dont la tête exprimant un rictus étrange et compréhensible est emportée sous les eaux tropicales tandis que la partie du bassin et des jambes fait l’enjeu d’une lutte acharnée entre deux requins tigres qui se manifestent soudainement dans un bouillon écarlate.

Pendant ce temps, une cancéreuse fraîchement débarquée attend que je redonne des couleurs à son teint épuisé et blanchâtre. Ce corps sera présentable pour la crémation. Je sais que les enfants chériront leur maman dans le funérarium. Ils se presseront tour à tour contre elle tel le mako qui vient de happer le marin philippin accroché à sa bouée qui tentait de s’éloigner en dehors de la zone d’attaque.

J’aime le bruit des morts. Ils sont sans aucun doute de meilleure compagnie qu’ils n’ont jamais été. Ils n’ont plus peur. Leur enveloppe me donne du fil à retordre parfois comme ce motard accidenté de la route qui a frappé contre un camion avant de se voir éjecté et de servir de surcouche à l’asphalte à une heure de grande circulation. Rouler sur une épaisseur de quarante centimètre de chair molle n’est pas si anodin qu’on puisse le penser. Bien sur après deux ou trois voitures, la chair est plus tendre et à la fin c’est à peine si on s’aperçoit que l’on vient de rouler sur quelque chose. A moins qu’on se chope le crâne. Ma spécialité, c’est de les rembourrer pour laisser à penser que quelque chose d’intact reste à l’intérieur de ces pauvres hères. Celui là, je le considère comme mon chef d’œuvre. Malgré le semi remorque qui est venu s’essuyer les gommes à plus de 90 kilomètres heures, il arbore encore le petit air d’un individu de type humanoïde. Bon, il ne faudra pas qu’une mamie pas bien au courant s’en vienne à trop le secouer non plus. Mais dans ce cas, je préviens les familles. On regarde mais on ne touche pas. Sinon venez pas vous étonner de devoir payer à la casse.

Le requin taureau n’est pas un mangeur d’homme. Il se nourrit habituellement de petits poissons, au mieux de mérous de belle taille. Néanmoins au milieu du carnage on en reconnaît deux ou trois se servir comme mon oncle Albert au buffet de fin d’année de son entreprise viticole. Sans modération. Le navire a eu apparemment un problème de surpoids, et il s’est mis rapidement a tanguer et à prendre l’eau. Peut-être que ce bateau de pêche ne pouvait pas supporter autant de gens à bord. Et si c’était bien un bateau de pêche, il ne se dirigeait sûrement pas vers un banc d’espadons tropicaux. A coup sûr des immigrants. Au moins quarante cinq prétendants à l’eldorado occidental se débattent en gigotant pendant qu’une vingtaine de sélaciens agissant en meute se pourlèchent les babines d’aise.

Ma préférence va sans nul doute au requin blanc. C’est un animal qui ne se déplace pas pour rien et il le démontre encore. Je me targue d’être observateur et malgré la piètre qualité de la vidéo, avant de devoir m’atteler à scier le thorax d’un homme qui a eu la tête tranchée d’un coup de hache pour une place de parking, je constate qu’il a déjà transformé cinq types en charpie. Les morceaux de viande de ses membres flottent tout autour de lui tandis qu’il se pavane en jouant tel son cousin le dauphin avec un ballon dans un bassin à touristes.

Quand je pense à toute cette brave populace basané qui n’aura pas eu la chance de se reposer dans ma morgue remises aux normes de la communauté européenne, je suis un peu perplexe sur la justice entre les hommes. Ici il y a tout un arsenal d’accessoires en inox qui vous remettent en place un nez cassé à coup de matraques dans une manif ou de magnifiques maquillages qu’on applique sur l’épiderme de ces demoiselles qui se font brûlées vives dans les cités et qui leur rendent un peu de leur aspect de poupée sexuellement consommables. Peut-être qu’après tout quelqu’un pourrait en profiter quand je m’absente le soir. Il y a des rumeurs.

Les gens adorent les rumeurs. Et à ce sujet justement, il parait que la plupart de ces vidéos sur le net sont bidonnées pour effrayer le chaland et que ça fait un bail que les requins blancs ne mangent plus d’homme depuis qu’on leur a dit qu’ils étaient pollués aux OGM. De nos jours, on pourrait faire avaler à l’humanité n’importe quoi qu’il paraît.

Pas aux requins.
Par Traffic
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Dimanche 14 septembre 2008
J'ai dit "l'homme est un loup pour l'homme" comme mon père l'avait dit avant moi, c'est ce genre d'inepties qu'on peut dire dans l'urgence quand ça commence à sentir le soufre, ou quand ça sent comme le ventre du métro aux heures de pointe, ce jour-là ça sentait comme ça. On a vu les immeubles crever l'un après l'autre et dégueuler de l'argent sale en flot continu, des yuppies décravatés se faire la malle en bicyclette, sans les mains. Ceux qui s'essayaient à saisir un billet au vol étaient immédiatement consumés par une langue de feu orange émanant du noyau même de la terre. Je suis longtemps resté hanté par le souvenir des visages noircis, figés dans une grimace d'hilarité et de terreur mêlées, tandis qu'ils serraient encore le papier contre leur cœur. Enfin ça c'est ce dont je me souviens, d'autres te diraient peut-être autre chose, qu'est-ce que je sais moi. Je pourrais dire que j'avais les cheveux au vent quand j'allais voir ta mère sur ma mobylette Peugeot, que ça faisait comme un drapeau d'amour pour tous ceux qui me croisaient, que j'ai des coups de soleil sur le crâne à cause des shampoings, des après-shampoings, j'te dis que c'est du sperme de baleine, du sperme de baleine. On étaient jeunes à part ceux qui étaient vieux, ça nous posait pas vraiment de problème à nous, que la mer soit montée jusqu'ici, à part ceux qui vivaient sous les ponts, à part les pigeons qui ne pouvaient plus souffrir les mouettes, ces pétasses hystériques. A un moment, il y a eut comme un malaise quand tous les évadés du bagne ont marchés de front sur nos trottoirs salés, le nez en l'air et la mine réjouie. On a fini par comprendre qu'ils avaient tout oublié, les vols et les viols et les meurtres, les plus petites choses aussi, qu'ils étaient comme des mômes lâchés dans le plus grand parc d'attractions du monde. J'en ai vu un rougir et pouffer dans sa barbe en découvrant les seins nus d'une sirène sur son biceps tatoué. On avait pas mangé depuis très longtemps, depuis que le ciel s'était ouvert dans le feu d'une aurore musicale, depuis que le soleil était descendu à hauteur d'homme et refusait de se coucher. Au marché flottant, j'ai acheté d'occasion un viennois de belle taille, ému par la marque humide des mâchoires de sa précédente propriétaire, qu'on m'assurait fort jolie. Parfois, un courant nous poussait sur nos radeaux de fortune, à travers les fenêtres jusque dans les habitations. On y croisait pêle-mêle, des animaux de compagnie affranchis, toute une panoplie d'ustensiles et d'objets dont on avait oublié la fonction, un certain nombre d'amants emmêlés, confondus par la montée des eaux. On a vu des présidents directeurs généraux sans domicile fixe appeler compulsivement leur secrétaire sur des portables rincés, et se prendre un coup de jus. Un coffre-fort éventré cracher sans retenue des secrets d'état, le pneu qui ne crève pas, les bas qui ne filent pas, le profil psychologique et les mensurations du petit gris de Roswell. Alors? Alors nos bagnoles étaient gorgées de corail, on allaient tous nu-pieds et l'alien avait mauvaise haleine. Quelqu'un a dit "il faudra tout reconstruire !", et on ne pouvait qu'être d'accord puisqu'enfin la mer dégonflait à vue d'œil, charriant ce qu'il restait de béton, d'acier et de panneaux publicitaires, comme cette beauté informatisée sans âge ni sexe, qui souriait encore malgré les premiers signes du pourrissement. Avec les tonnes de cocaïne mouillée qui dégorgeaient des écoles de commerce, on a fait du ciment pour nos bicoques en découvrant par hasard ses propriétés isolantes, tout à fait inouïes. On vivait, on dormait parfois sous ce soleil insomniaque et on pouvait dire qu’il faisait partie de la famille, finalement, lui qui dispensait sa chaleur sans rien demander en retour, colorait nos peaux d’un hâle subtil et changeant. C’est-à-dire qu’il n’y avait plus vraiment de genres ni de races à proprement parler puisqu’on pouvait s’attendre à changer d’une heure à l’autre, du tout au tout. Comment te dire, je me souviens d’un colonel dont le teint blafard était la plus grande fierté, il s’est réveillé noir de noir, presque bleu, avec une formidable toison frisée qui lui tombait jusqu’aux fesses. En voyant son reflet, dans les décombres de la grande tour de verre, il est parti dans un fou-rire incontrôlable qui continue encore aujourd’hui. A un moment, un type s’est mis à marteler sur des bidons avec une paire de bouts de bois, un autre à produire un curieux raclement de gorge en réponse et encore un autre a gratté la tôle avec un vieux peigne à cinq dents. On avait inventé la musique, tu comprends? Et le soleil complice pulsait en rythme, se laissait aller à quelques révolutions hasardeuses, avec le recul je dirais qu’il nous niquait les yeux à clignoter comme un néon en fin de vie mais on s’en foutait, pourvu que la musique ne s’arrête jamais, pourvu que cette magnifique journée ne finisse jamais. Au bout d’une dizaine d’heures cependant, au cours desquelles on s’est relayés jusqu’au crescendo final, à tirer des larmes aux pierres mêmes, un homme s’est hissé au dessus des autres en gesticulant pour obtenir le silence. C’était un petit bonhomme plein de bonne volonté, malgré les algues dans ses cheveux et les crabes dans ses poches, qui parlait comme un livre, qui avait des idées et des projets, et qui voulait comprendre. Comme tout le monde faisait un peu la gueule, il s’est tourné vers le ciel, les bras en coupe, pour demander à son dieu de nous montrer la lumière. C’est là qu’un chion lui a pigé droit dans l’œil - tu connais mon problème de dyslexie -, sans doute pour se passer les nerfs, chauffés à blanc par l’invasion des mouettes dont je t’ai déjà parlé. Qu’est-ce qu’on a ri! Aux douze portes défoncées de la ville se pressaient une foule infinie de nouveaux arrivants, qui disaient des choses comme « on a entendu de la musique alors on est entrés », des choses comme ça. On était pas contre, tant qu’ils se souvenaient comment construire les cabanes, d’ailleurs certains étaient d’ici, c’est juste qu’ils avaient oublié. Un avion a découpé le bleu en pointillés au dessus de nos têtes, je me suis demandé à quoi pouvait ressembler ce bordel vu des cieux. Les images de la Nouvelle-Orléans noyée remontaient du fond de ma mémoire, les visages indistincts, minuscules des futurs orphelins, des déjà veufs, ballotés par l’eau qui casse tout, qui ne fait de quartier à personne. Je me suis souvenu avoir cherché le paradis au milieu des nuages, le nez contre un hublot. Est-ce que les gosses là-haut faisaient de même, est-ce qu’ils pouvaient comprendre que c’était ici et maintenant?
Si je te raconte tout ça, mecton, c’est parce que tu étais trop petit pour t’en souvenir, un truc même pas encore humain, tu n’imagines pas. Je voulais que tu saches que ce jour-là, cette très longue journée d’été, ou d’automne ou que sais-je, il s’est passé quelque chose de différent. Je voulais que tu saches que les choses peuvent être différentes.
Par Renaud_b
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Dimanche 30 novembre 2008

Lorsqu'ils entrèrent dans le restaurant la tension était au max. Goran Pritska avait fait sonner le cellulaire, quelques minutes auparavant, alors que les trois voitures filaient dans la nuit, en bord de mer, entre Faltkerk et Sancovis. Il avait laissé éclater sa colère au téléphone : impulsive, soudaine et brève. De ces colères qui ne se dominent pas, une colère de taureau dans l'arêne. Ceux qui le cotoyaient craignaient Goran Pritska parce qu'ils ne lui connaissaient aucune limite. Il avait déjà ratatiné plusieurs types sur des mouvements d'humeur. Il baisait ses serveuses dans la remise du club et dérouillait les videurs. Goran Pritska était un impulsif qui aimait se la donner et qui, dans le bouillant de l'action, ne savait plus se retenir. Stravinsky n'ignorait rien de ce tempérament. Il conduisait la voiture de tête quand il reçut l'appel et pressa l'accélérateur.

Ils étaient douze dans les voitures et ils étaient en retard. Goran Pritska, qui réglait la note, leur avait commandé de rejoindre le restaurant pour 22 heures. A coté de sa propre tablée attendaient douze couverts inoccupés. 23 heures. Ils étaient 12 menés par Stravinsky, trois voitures, qui se garaient devant l'établissement dans un crissement de pneux sur le gravier. Ils descendirent tous, 4 hommes et 8 putes, et se scindèrent au seuil du restaurant.

Autour la table de Goran, une dizaine de personnes, tous des hommes, la trentaine passée, moins bien tanqués que lui. Lui, chemise noire ouverte sur son torse musclé, les cheveux argents coupés courts et les yeux gris. Goran Pritska ressemblait à un gros loup, un tigre-loup. A ses cotés Sweet et Nasty la garde rapprochée, puis le plateau de la soirée quatre Djs allemands, leur booker et un journaliste acheté. L'ensemble du restaurant baignait dans une luminosité tamisée. Il fallait traverser la grande salle pour arriver au fond, où se trouvait Goran. Stravinsky et une partie de sa bande, seulement les putes, suivaient l'hotesse qui les menait à la table du patron. Les trois autres attendaient dehors. L'atmosphère était cotonneuse, ouatée comme un morceau de rêve. Stravinsky n'en menait pas large, les intestins noués il salua Goran avec un hochement de tête et un sourire crispé. Le patron savoura la mimique. La colère s'en allait, substituée par l'ivresse propre de la crainte qu'il inspirait. Il plaisanta pour accueillir les nouveaux venus. Les yeux gris et l'attention du tigre-loup se reportaient déjà sur les putains.

Les filles prirent place autour de la table vide : élancées, jeunes et tendres, tout comme sur les photos que Stravinsky avait montré, au bureau du club, quelques semaines auparavant. Peut être qu'il était en retard Stravinsky, peut être qu'il ne savait pas s'organiser et que c'était un amateur, mais il fallait reconnaitre qu'il apportait de la chair fraiche. Ces putes portaient le précieux nectar des débutantes : effluve de naïveté, parfum de l'innocence.

Golden était grande et blonde, elle paraissait douce, agréable, accessible et distinguée. Elles diffusait quelque chose de multidimensionnel, de la simplicité tonique mêlée de sophistication, elle mixait la lune et le soleil, la neige, le sable chaud, elle lissait les antagonismes et mariait les contraires. A coté d'autres beautés la sienne prenait de l'envergure et s'imposait sans discussion, avec une évidence naturelle qui faisait de Golden une femme exceptionnelle. Goran était hypnotisé. Un instinct prédateur lui remontait des plantes de pieds jusqu'au sommet du crâne. Ni Stravinsky ni personne n'existait plus. Le charme de Golden l'absorbait tout entier.

Stravinsky restait debout tandis que les filles s'attablaient. Comme personne ne faisait plus attention à lui, il écarta le pans de sa veste et brandit deux P38 automatiques qui crachèrent leurs balles immédiatement. La poitrine de Goran explosa en une gerbe de sang, dechiquetée par le métal expulsé des canons. La puissance du double impact renversa l'homme en arrière, dans un raffut de chaise et de parquet. Il s'affala lourdement, raide mort. Stravinsky tourna les flingues qu'il maintenait dans chacune de ses mains et visa Sweet et Nasty, les chiens chiens de Goran, ses lieutenants fidèles, assis à gauche et droite du patron assassiné. Une nouvelle paire de balles emporta leur âme vers les gouffres de l'enfer. Et deux cadavres supplémentaires s'écroulèrent de coté, jonchant le sol du restaurant, pissant à gros bouillons leur cervelle éclatée.

On aurait pu entendre des cris, des sirènes, des déflagrations, voir de la fumée, des vitres brisées, des femmes et des hommes paniqués. Mais rien de tout ceci ne se produisit. La totalité du restaurant demeura atone, interloquée, péniblement assise dans les notes bleues d'une musique jazz. A la table de Goran, les DJs Allemands, leur booker et le journaliste s'étaient transformés en statue de cire. “Allez les filles, on y va “ commanda Stravinsky aux putes qui se relevaient et récupéraient leur affaires. Ils se hataient vers la sortie et retrouvaient Arnold, Jonny et Kanfr sur le parking. “On va au club, on est parti” annonça Stravinsky.

Les 3 voitures démarrèrent dans un rugissement de moteurs, éblouissant la facade du restaurant des lumières blanches de leur plein-phares. Elles disparurent en direction de Faltkerk. Un vent marin bruissait dans les feuillages des arbres, les étoiles approchaient de la terre et rendaient la nuit claire. Et cette nuit là, venteuse et claire, était une nuit qui commençait.




(Les autres épisodes sont disponibles sur le forum)

Par Lemon-a
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