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J’étais assis sur un banc au parc à regarder les pigeons, c’est dire si j’étais paumé, ma vie ne ressemblait plus à rien, mon karma allait me faire réincarner en ténia. Le pigeon, devant moi, avait l’air d’être la créature la plus heureuse sur terre à le voir picorer frénétiquement son bout de pain. J’me disais qu’il fallait que j’essaie ça chez moi, si j’avais eu un chez moi, ça faisait bientôt deux mois que je créchais à l’hôtel.
Elle s’est assise à côté de moi. Au départ, j’ai cru que c’était une erreur, non ce n’était pas une présence que je devinais, c’était un air un peu plus léger, un parfum venu de la baraque qui vend des barbapapas, ça ne pouvait rien être de palpable. Et pourtant, pourtant elle était là et j’étais là, tout à côté. J’ai cru voir un sourire, si je me souviens à quoi ça ressemble, mais l’avait l’air triste. Merde que j’me suis dit, je fais tellement pitié? J’ai continué à la regarder, je sais ça se fait pas mais j’en étais encore à me dire que c’était un fantôme, j’attendais l’instant où elle disparaîtrait dans un nuage. Et puis non, le nuage n’est jamais venu, elle était bien de chair et fixai des images que je ne voyais pas. Je ne semblais pas la gêner, elle avait l’air d’être très loin, j’me disais que si je tendais le bras, la distance qui nous séparait se démultiplierait. C’est elle qui est venu me rejoindre: elle a posé un sourire sur moi, un vrai, un sourire de maman, un sourire de sœur, un sourire de maîtresse, un sourire d’amour.
- Excusez-moi, dit-elle, auriez-vous l’heure?
Je n’ai rien répondu, je fixai son sourire, je m’en nourrissais, le dévorais, frénétiquement.
Elle a ri, d’un rire franc, d’un rire qu’on aurait dit une pluie rafraîchissante, d’un rire d’oreiller. Je me suis senti sourire à mon tour, diable, ça faisait longtemps, je sentais ma peau qui s’étirait doucement, ça se réveillait péniblement.
- Vous êtes drôle, dit-elle.
Elle aurait pu me dire qu’elle attendait une transplantation de rein que ça aurait été pareil, j’écoutais sans entendre. Merde, tu souris mon gars, ça fait combien de temps que tu n’as plus souri? Un paquet de temps, ça oui.
- J’ai pas l’heure, j’ai fini par dire.
- Vous avez raison, le temps est une invention idiote.
La suite? http://effetmer.free.fr/viewtopic.php?topic=589&forum=20
Une attirance mystérieuse me lie aux arbres. J’admire craintivement leur rudesse et leur longévité, leurs mystères et leurs couleurs. J’ai cherché vainement à percer leurs silencieux secrets. Petits saules des étangs gardant les rives, bouleaux ou sapins surgissant de la montagne, frappés ou non des empreintes de l’histoire, se parent souvent de rides et de crevasses que les pluies et les hivers ont portées à leurs écorces. Les fards et les étoffes passées drapent ces vieux courtisans pour l’éternité.
J’aime la résonance et la pérennité du bois. J’aime à croire qu’il existe une sorte d’osmose qui me pousse vers celui qui nous aide à bâtir, à construire, à nous construire… Je le hume afin de garder en mémoire sa fragrance , je palpe sa texture vivante, toujours étonné par sa maniabilité pratique.
Beaucoup de ces arbres, la plus grande part, fournissent pendant toute notre existence les matériaux de nos actes quotidiens. Ouvrons la sombre armoire, campée au milieu de la chambre, chargée de tout ce que nous accumulons et, aussitôt, surgissent, puissantes et fortes, ces odeurs miellées, ces couleurs de forêt et ces patines de cire rousse tapies sur les rayons de nos vies, inestimable sentiment d’assurance et de plaisirs éphémères, le point d’orgue d’une calme journée… Là, sous la photo des parents, cette tête d’acajou ou de chêne, teinte d’un brou de noix, repose sur un plancher aux lattes déjà nouées. Elle navigue comme autrefois aux vents forestiers, souvenirs d’arbre et de futaies.
Ici, sur les rayons de ma cuisine, devant mes épices odorantes, ces planches blanchies, toutes frottées aux cristaux de sel marin ont une pâleur élégante. Munies de trois ou quatre couteaux d’acier nichés dans leurs gangues de bois d’olivier, elles attendent, implacables, le sacrifice des viandes rouges sur l’autel domestique, Vernis barbares, graisses des ripailles, odeurs des rôtis que découvrait le convive d’alors, mon estimable ami, le gourmet.
Arbres que le Roi Soleil a contemplés bien avant nous, les gardant de haute autorité, matériau des navires auquel le vent donne les airs du voyage. Arbre qui vit et qui vibre, éternellement voué aux transformations magiques de la mouvance et du besoin de l'homme, le bois pour voyager… Quête souveraine de nos aïeux, la difficile conquête de la connaissance du monde.
Assis dans mon profond fauteuil de tapisserie je pense à l’âpre et fructueux commerce de l’homme avec les arbres : première roue, tabernacle des cathédrales, mât des navires, planche des cercueils… Partage de la vie et de la mort…
Je regarde vers le passé, très loin dans le passé, à Saint-Louis rendant la justice sous son chêne au cours de conseils cérémonieux, à la légende du Comté de l’arbre de vie, aux Malouins partant à l’aventure sur leurs goélettes. Alors, au jour d’aujourd’hui, les hommes ne se reconnaissant plus en rien retrouvent leurs compagnons de bois et décident de les sauver.
La suite : http://effetmer.free.fr/viewtopic.php?topic=2396&forum=20
Rien…Ce n’est rien. Je lave ces vilaines fresques à grands coups de satisfaisantes futilités. J’attends les colis de bonheur envoyés par les ONG pour soigner mes
petits maux occidentaux en regardant 22 malards sautillants courir sur la pelouse. Même que je peux te dire que, non, là, y’avait pas hors jeu. Parfois je conclus une alliance avec les Krogan, et
ensemble on va dézinguer du Geth au fusil à pompe. Je sauve ma vie. Je sauve l’univers. Je saute l’univers. Je saute même du coq à l’âne.
Ça me surprend toujours, le fait de pouvoir te digérer entièrement, comme ça. Tes grincements de kaléidoscope lunatique, je les avale sans broncher. L’indélicatesse qui glisse comme une huître,
et en dessert, le millefeuille de muflerie. Au fond de mon blindé, je serre les dents, les poings, les yeux. Je te serre. Je te sers. Fort. Beaucoup. Trop. Et j’aime ça. Beaucoup. Trop.
J’ai rêvé encore. Sous les pavés, il y avait encore une grosse couche de pavés.
Je jette un œil à l’arrière, je vois la montagne et je suis fière. Et je leur raconte à tous, comment j’ai niqué la colline. Comment j’ai mis toute mon énergie à cramer ces images d’Épinal. Je
manquais d’oxygène voyez-vous, vous m’accusiez de vos regards noirs, on m’alimentait avec des machines et le docteur Green s’apprêtait à vous annoncer ma mort clinique et puis….Le réveil a sonné,
encore.
Trop… et me voila gourde à t’abreuver de mes sempiternels doutes, de mon amour anthropophage, du désir vorace. J’ai tellement appris à me calquer sur ton pas que je ne peux plus marcher seule.
J’ai tant convoité ce nous que le reste autour a perdu tout intérêt. Tout ce pathos, finalement, je préfère en rire, puisque je ne peux m’en défaire. Je suis une quille brûlée à l’intérieur, mais
j’ai gardé les joues de l’enfance, et en façade le sourire collé. J’encule les mouches en toute légèreté. Ça je sais bien faire. Gratter les os, fouiller les viscères.
Et je sais bien. Sans imagination, l’amour n’a aucune chance*
J’ai fait un rêve. On était trois. Ça manque de place dans notre maison de poussière. La pointe du triangle écrasée comme un hamster nain entre nos grosses brutes d’ego, on finissait par
l’oublier. Jusqu’à ce qu’elle se taise enfin.
Les viscères… Aujourd’hui j’ai mal. Un peu partout et un peu nulle part. Ca fait comme tout Disneyland dans mon estomac. It’s a small world enrobé du grand huit. Je trépigne, j’attends. Je compte
les jours. Je cherche des ailleurs inexistants. Je déteste les retards. Je méprise tous les retards. Je ne suis jamais en retard.
Les cauchemars, c'est ce que les rêves deviennent toujours en vieillissant.**
Cette nuit, j’ai rêvé que je pissais sur un bâtonnet.
Aujourd’hui, pour que nous nous représentions le monde comme projet supportable, nous devons immanquablement atteindre la conscience d’un statut de favorisé et en conserver un sentiment aussi aigu que constant ; puisque si elle s’avérait accessible à tous, notre propre réalisation ne correspondrait plus à un réel enjeu dans nos vies. J’ai réfléchi quelques secondes avant de décider que j’étais d’accord avec ça, et je l’ai élue meilleure phrase de la soirée avec le soutien participatif de mon boudin frit et de ses patates sautées. Pendant ce temps-là, le présentateur t’a demandé si tu étais xénophobe. J’imagine que c’était une figure imposée.
L’actrice qui faisait la promo de sa comédie grand public a bien contribué au cliché qui sévit dans la branche par contre, avec sa réaction dans la foulée sur le Tiers-Monde, comme quoi en effet c’était important de se rendre compte du besoin de ces populations alors que l’Occident se vautrait allègrement dans le phénomène de surconsommation, qu’on avait une responsabilité envers eux… etc. J’ai ressenti beaucoup de peine pour elle, à tel point que j’aurais bien voulu prendre un jet de ma terrasse directement jusqu’au parking du studio pour venir la sanctionner d’une grosse gifle en lui arrachant sa boucle d’oreille en cerceau. Attends, c’est interdit d’être aussi conne. Enfin, heureusement que tu n’as pas cédé à la tentation de relever le hors-sujet, ça aurait tout gâché.
Oui, je t’ai vu sur la deuxième chaîne, comme deux autres millions de personnes ; un samedi soir où j’avais envie d’écouter quelqu’un d’autre que l’hôtesse de l’air qui vit dans ma WiiFit. Les questions te faisaient chier, c’était tellement évident et j’ai apprécié la posture. Surtout au bout d’un quart d’heure, quand tu t’es levé en prétextant laconiquement qu’il fallait que tu ailles te coucher, maintenant. En plein direct, ça les aurait scotchés s’ils n’avaient pas eu Beyoncé pour enchaîner. Et puis ça tranchait avec le début de l’interview, disons que tu es parvenu à être intéressant et désopilant à la fois sans pour autant tomber dans la subversion bas de gamme devenue créneau indissociable de l’auteur post-quelque chose, on sait pas trop quoi mais post-, surtout.
Je les ai lus, tes livres. Va pas croire pour autant qu’ils sont bons : je lis de très mauvais bouquins, aussi. La petite maison dans la prairie en cinq volumes par exemple, et l’enfance n’excuse rien. En toute honnêteté, je suis mitigé sur l’ensemble de l’œuvre jusqu’ici. Les deux premiers étaient de ton propre aveu à moitié ratés et c’est seulement avec Hammerhead que ton lectorat s’est mis à te prendre en considération, moi y compris. Faut dire que c’était complètement barré, cette histoire du type qui décide de se faire greffer des ouïes pour vivre avec les requins-marteaux. On peut plaisanter, non…
Sérieusement, c’était plutôt bien écrit, on sentait qu’il y avait eu de l’application et ça ne parlait pas de requins-marteaux, tu vois je rectifie, sait-on jamais : quelqu’un pourrait venir à lire, faudrait pas qu’il se méprenne sur ton compte à cause de moi. Concernant ledit, je regrette seulement les récupérations assez douteuses qui jalonnent l’ouvrage ainsi que la justification orale à un obscur journaliste de fanzine que tu croyais être passée inaperçue mais qu’un site internet n’avait pas oublié, lui : Tout s’inspire de tout. Autant de décontraction peut faire frémir.
Le titre était sournois en plus, salement vendeur et pas très hygiénique mais le fait est que ce n’était pas du tout le thriller de gare pour longs trajets auquel on pouvait s’attendre. Dans le sens où c’était parfaitement lisible ailleurs, entre autres.
Je fais preuve de mesquinerie mais c’est de bonne guerre, je te rappelle quand même que j’ai parcouru tout ce que tu as fait et quand je dis tout, je pense particulièrement à ta période anthrax 95-99 avec les toxiques Equilibre instable et Paraffine dans lequel tu évoquais ce dealer du XVIème qui finissait par cultiver des orangers dans le Midi avec les revenus de son business. Ca ne rimait à rien et le chat l’a à moitié mangé d’ailleurs. J’ai dû le racheter. Vraiment pas de quoi rire. Pour le coup, ça méritait que je t’envoie un nouveau clavier doté d’une touche Delete centrale, pour plus de fonctionnalité.
Je n’ai également pas loupé ton passage sur France Culture dans leur rubrique littéraire. Tu t’en sortais bien et le débat roulait pépère jusqu’à ce que tu interviennes pendant la brève chronique ciné et dans un état second en affirmant que la dentition de Vanessa Paradis s’expliquait par une enfance passée à sucer des règles. Déplorable et n’est pas Gainsbourg face à Whitney Houston qui veut.
Quoi qu’il en soit de tes dérives et de tes créations répréhensibles, je t’aime bien et t’envie en un sens. Si j’étais assez stupide pour quémander une entrevue et ainsi annihiler l’affection que j’entretiens à ton égard, j’imaginerais la scène virer tout d’abord à la raillerie, autour de nombreux verres. Toi pour le suivi que je tiens depuis tes débuts, moi en citant quelques-unes de tes regrettables tournures. On regarderait ensuite la télévision et on dirait combien ils ne sont pas intéressants, ces films et ces gens. On penserait un peu qu’on est les seuls à s’en apercevoir, on s’en amuserait. Parce que jouir du moment et estimer cela normal est déjà une démarche élitiste, pas vrai.
Je te proposerais alors de sortir, nos digestifs encore à la main, profiter de la fraîcheur du soir sur les chemins de rocaille tout près. J’habite la campagne, cela te changerait.
C’est alors qu’entre deux considérations générales - ou deux rires complices, qui sait -, je te perforerais probablement la nuque à l’aide d’un outil que je n’ai pas encore eu le temps de déterminer mais qu’importe finalement : tout ceci ne porte pas à conséquences, n’est-ce pas.
Je te ramènerais à la maison et nous passerions la nuit à refaire ce putain de monde, je parlerais beaucoup, tu m’écouterais. Enfin.
Le lendemain, j’irais enculer ta femme, après avoir frappé à la porte de droite du quatrième étage de la résidence Brighton, au 71 rue de Clichy, Paris 8. Je sais parfaitement qu’il y a un code à l’entrée mais ta gardienne ouvre aux fleuristes quand ils annoncent un patronyme correct. Et je connais le tien, le vrai s’entend. Pas celui que tu gribouilles pendant tes séances de dédicaces de ton air faussement convivial en plaisantant avec chaque pétasse qui fait défiler sa jupe serrée au niveau de ton regard : Pour Valérie ? C’est le prénom de ma première femme : je vous souhaite d’avoir la même chance. Ha ha ha… Connard pitoyable. Par deux fois, nous avons échangé quelques mots et tu t’es montré à chacun de nos entretiens aussi distant et satisfait que les autres pourritures de ton espèce.
Et puis il y aurait Anne-Sophie et Aurélie, qui finiraient par rentrer vers 18h, sauf le jeudi puisque la cadette va à son entraînement de tennis, en prenant le bus - ligne 30 - et ensemble, nous connaîtrions bien d’autres aventures.
Comme tu peux le constater, nous devons impérativement rester ce que nous sommes : d’épistolaires interlocuteurs.
A moi qui ne serai jamais auteur, il me plaît de pouvoir le faire par procuration et ce choix doit être respecté. Je suis même allé dans ce domaine jusqu’à corriger quelques pages sur ton dernier livre. Propositions de narration comme de syntaxe que je joins à cette lettre et que j’espère, tu auras la courtoisie de consulter.
Sincèrement.
Lorsqu'ils entrèrent dans le restaurant la tension était au max. Goran Pritska avait fait sonner le cellulaire, quelques minutes auparavant, alors que les trois voitures filaient dans la nuit, en
bord de mer, entre Faltkerk et Sancovis. Il avait laissé éclater sa colère au téléphone : impulsive, soudaine et brève. De ces colères qui ne se dominent pas, une colère de taureau dans l'arêne.
Ceux qui le cotoyaient craignaient Goran Pritska parce qu'ils ne lui connaissaient aucune limite. Il avait déjà ratatiné plusieurs types sur des mouvements d'humeur. Il baisait ses serveuses dans
la remise du club et dérouillait les videurs. Goran Pritska était un impulsif qui aimait se la donner et qui, dans le bouillant de l'action, ne savait plus se retenir. Stravinsky n'ignorait rien
de ce tempérament. Il conduisait la voiture de tête quand il reçut l'appel et pressa l'accélérateur.
Ils étaient douze dans les voitures et ils étaient en retard. Goran Pritska, qui réglait la note, leur avait commandé de rejoindre le restaurant pour 22 heures. A coté de sa propre tablée
attendaient douze couverts inoccupés. 23 heures. Ils étaient 12 menés par Stravinsky, trois voitures, qui se garaient devant l'établissement dans un crissement de pneux sur le gravier. Ils
descendirent tous, 4 hommes et 8 putes, et se scindèrent au seuil du restaurant.
Autour la table de Goran, une dizaine de personnes, tous des hommes, la trentaine passée, moins bien tanqués que lui. Lui, chemise noire ouverte sur son torse musclé, les cheveux argents coupés
courts et les yeux gris. Goran Pritska ressemblait à un gros loup, un tigre-loup. A ses cotés Sweet et Nasty la garde rapprochée, puis le plateau de la soirée quatre Djs allemands, leur booker et
un journaliste acheté. L'ensemble du restaurant baignait dans une luminosité tamisée. Il fallait traverser la grande salle pour arriver au fond, où se trouvait Goran. Stravinsky et une partie de
sa bande, seulement les putes, suivaient l'hotesse qui les menait à la table du patron. Les trois autres attendaient dehors. L'atmosphère était cotonneuse, ouatée comme un morceau de rêve.
Stravinsky n'en menait pas large, les intestins noués il salua Goran avec un hochement de tête et un sourire crispé. Le patron savoura la mimique. La colère s'en allait, substituée par l'ivresse
propre de la crainte qu'il inspirait. Il plaisanta pour accueillir les nouveaux venus. Les yeux gris et l'attention du tigre-loup se reportaient déjà sur les putains.
Les filles prirent place autour de la table vide : élancées, jeunes et tendres, tout comme sur les photos que Stravinsky avait montré, au bureau du club, quelques semaines auparavant. Peut être
qu'il était en retard Stravinsky, peut être qu'il ne savait pas s'organiser et que c'était un amateur, mais il fallait reconnaitre qu'il apportait de la chair fraiche. Ces putes portaient le
précieux nectar des débutantes : effluve de naïveté, parfum de l'innocence.
Golden était grande et blonde, elle paraissait douce, agréable, accessible et distinguée. Elles diffusait quelque chose de multidimensionnel, de la simplicité tonique mêlée de sophistication,
elle mixait la lune et le soleil, la neige, le sable chaud, elle lissait les antagonismes et mariait les contraires. A coté d'autres beautés la sienne prenait de l'envergure et s'imposait sans
discussion, avec une évidence naturelle qui faisait de Golden une femme exceptionnelle. Goran était hypnotisé. Un instinct prédateur lui remontait des plantes de pieds jusqu'au sommet du crâne.
Ni Stravinsky ni personne n'existait plus. Le charme de Golden l'absorbait tout entier.
Stravinsky restait debout tandis que les filles s'attablaient. Comme personne ne faisait plus attention à lui, il écarta le pans de sa veste et brandit deux P38 automatiques qui crachèrent leurs
balles immédiatement. La poitrine de Goran explosa en une gerbe de sang, dechiquetée par le métal expulsé des canons. La puissance du double impact renversa l'homme en arrière, dans un raffut de
chaise et de parquet. Il s'affala lourdement, raide mort. Stravinsky tourna les flingues qu'il maintenait dans chacune de ses mains et visa Sweet et Nasty, les chiens chiens de Goran, ses
lieutenants fidèles, assis à gauche et droite du patron assassiné. Une nouvelle paire de balles emporta leur âme vers les gouffres de l'enfer. Et deux cadavres supplémentaires s'écroulèrent de
coté, jonchant le sol du restaurant, pissant à gros bouillons leur cervelle éclatée.
On aurait pu entendre des cris, des sirènes, des déflagrations, voir de la fumée, des vitres brisées, des femmes et des hommes paniqués. Mais rien de tout ceci ne se produisit. La totalité du
restaurant demeura atone, interloquée, péniblement assise dans les notes bleues d'une musique jazz. A la table de Goran, les DJs Allemands, leur booker et le journaliste s'étaient transformés en
statue de cire. “Allez les filles, on y va “ commanda Stravinsky aux putes qui se relevaient et récupéraient leur affaires. Ils se hataient vers la sortie et retrouvaient Arnold, Jonny et Kanfr
sur le parking. “On va au club, on est parti” annonça Stravinsky.
Les 3 voitures démarrèrent dans un rugissement de moteurs, éblouissant la facade du restaurant des lumières blanches de leur plein-phares. Elles disparurent en direction de Faltkerk. Un vent
marin bruissait dans les feuillages des arbres, les étoiles approchaient de la terre et rendaient la nuit claire. Et cette nuit là, venteuse et claire, était une nuit qui commençait.
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Blablabla